Tout a commencé dans le noir. Celui de la nuit des temps tel que peut le ressentir un enfant en proie à la plus effroyable terreur. Un enfant, encore absent à la parole, ressent dans la chair même de ses ancêtres une frayeur si absolue qu’en échange, il obtient le don des couleurs. L’œuvre qui s’amorce sous nos yeux est la chute brutale et magnifique de cet échange. Le peintre qui vibre à ce combat entre frayeur et couleur s’appelle Emmanuel Bornstein. (…)
Tout a commencé par une croix peinte à l’âge de l’enfance. Les toiles s’enchaînent. Toujours des croix. Je les ai vues lorsque j’ai rencontré Emmanuel la première fois. Il avait quatorze ans. Il ne peignait que des croix. Incompréhensible. Des croix, à peine deux lignes qui s’entrecroisent, des croix couchées, tordues, étendues, pliées, repliées, redéployées sur fonds abstraits, aux couleurs toujours vives, des croix comme des couteaux, objets de jeux inquiétants. Emmanuel disait : « J’aime la forme des croix. » (…)
Ce qui frappe au premier contact de ces tableaux, c’est cette coïncidence entre émotion et peinture, entre forme et couleur, entre enfance et mémoire. L’espace gigantesque de couleur n’est ni un lieu géographique ni un espace intérieur. Il n’est qu’un soulèvement pour redonner à ceux et celles qui furent noyés dans le noir de la terreur la couleur magnifique et vibrante qui leur revient. (…)
Leur redonnant la couleur comme on redonne la lumière à celui qui est enterré vivant. Il leur donne aussi un nouvel espace : la toile. La toile même. Ces enfants ont enfin un lieu, et celui-ci, dans le chagrin même de leur mort, devient, par la puissance émotionnelle et humaine de l’artiste, un lieu de beauté.
Wajdi Mouawad.