Je vous ai dit qu’un tableau ne devrait pas être un trompe-l’oeil, mais un trompe-l’esprit. Pablo Picasso

1976 : le Salon Féminie-Dialogue élève l’art textile féminin au rang de beaux-arts. La création y semble plus collective, plus anonyme. Ces « Nouvelles Pénélopes », selon le terme d’Aline Dallier, ont bien heureusement ouvert le champ des gestes plastiques : « coudre, agrafer, repriser, retoucher, ravauder, nouer, assembler, couper, piquer, broder, plier, smocker, surfiler, matelasser, fronder, broder, galonner, ganser, plisser, mesurer, épingler, appliquer, doubler, crocheter, tricoter, tisser, etc. ». Aurélie Mathigot ne s’inscrit pas pour autant, explicitement, dans l’héritage de ce féminisme historique. Aux armes, et cætera, grappe de brosses à cheveux (sus)pendues recouvertes d’une peau de coton crocheté gris, rose et argent, amène au contraire une distance. Non pas critique ou ironique, mais prudente et pleine d’humour. Attention Mesdames de ne plus se tromper de combat. Il ne s’agit plus de revendiquer une division sexuelle du travail artistique et de rivaliser avec le geste du sculpteur, option anti-mythe Rodin, mais simplement de déplacer une pratique artisanale dans le champ des arts plastiques. Ce mouvement conduit le regard à fixer de manière plus intime notre quotidien (objets domestiques, paysages, images télévisuelles), à s’en approcher pour y pister les idéologies ambiantes, invisibles mais nuisibles. Viendraient donc plus légitimement à l’esprit les figures de Louise Bourgeois, plus récemment de Christelle Familiari et ses Cagoules pour amoureux ou encore le travail sur le langage et l’intime de Jenny Holzer, « vous avez entrevu, en rêve, un moyen de survivre et cela vous a rempli de joie ».

L’intégration du morceau de toile cirée au motif commun de chaise cannée dans la composition de la célèbre Nature morte à la chaise cannée de Pablo Picasso (1912), amenait pour la première fois une mise en doute littérale, par une pirouette illusionniste, de la représentation. Aurélie Mathigot ruse, « trompe-l’esprit » par ses enveloppes textiles, cocons faussement protecteurs, véritables envahisseurs du quotidien. Ses leurres, substituts ou artifices posent l’attention sur l’usage même de ces représentations et des objets qui les peuplent. Mises en abyme des pratiques de recouvrement de l’artiste, les notions de surabondance, d’envahissement, et par conséquence de consumérisme et de surproduction, se retrouvent en filigrane dans chacune des pièces présentées dans cette exposition.
Une grappe monochrome blanche et compacte de fruits sans saveur, sans odeur, sans couleur, sans vie, comme fossilisés. Des branches d’arbres recouvertes de napperons, de laines épaisses et brutes, de cire donnant alors à la surface un aspect crémeux, moisi, rongée par les champignons potentiellement protecteurs ou destructeurs. Un livre écrasé sous le poids du mobilier domestique, sous le poids de la télévision. Une photographie d’ordures perlées et brodées. La broderie, la perle, la dentelle qui recouvrent et se substituent dans certains cas aux objets matriciels, cristallisent, plombent, fabriquent une cuirasse, rendent inévitables le motif et la forme. Cet apport de matière ajoute aux sentiments d’enfermement et d'intimité déjà omniprésent dans les assemblages et installations d’Aurélie Mathigot.

I need space, installation composée d’une photographie de paysage champêtre (champ vert, ciel bleu et petite maison) rebrodée sur une large bande centrale verticale, d’un néon rose portant haut et fort l’expression d’un besoin d’espace et de liberté, « I need space », et d’un ensemble de lettres au crochet qui, à la manière d’une ombre portée, forme la phrase « I need money », condition souterraine et inévitable à ce désir d’expansion.

Se découpant sur champ d’azur / La ferme était fausse bien sûr, / Et le chaume servant de toit Synthétique comme il se doit.[…] (Georges Brassens, Histoire de faussaire, 1976)

Stéphanie Airaud

 

 

 Aurélie Mathigot:

"Mon travail artistique s’élabore autour du textile et l’idée de recouvrement. Cela s’exprime, soit comme une seconde peau, soit comme un revêtement protecteur ou symbole d’une protection.

Comment donner de la matière aux choses, évoquer,
rendre vivant ce que l'on connaît mais que l'on n'arrive pas toujours à percevoir.

L'idée de reproduire la réalité en faisant intervenir, le toucher, la matière, le savoir-faire artisanal, issu du quotidien.
Faire figurer la notion du temps qui passe, qui transforme les éléments, laisse sa trace et fait disparaître le sensible.

Mon travail de plasticienne se compose autour de différents médiums et de différentes techniques textile.
Le textile est révélé sous différentes formes comme la broderie, le crochet, le tricot qui nécessite pour chaque technique une rencontre avec un métier précis. Ce qui fait intervenir pour chaque création conçue une collaboration humaine rigoureusement déterminée.

Mon parcours créatif introduit au coeur même de mes réalisations la notion d’échanges de savoir-faire.

Mettre en oeuvre une broderie, une sculpture en crochet c’est penser l’autre, l’intime de celui qui va s’y confronter une fois réalisé mais c’est aussi développer une vraie relation avec la personne qui va participer à son aboutissement, ce vecteur de la conceptualisation devient un élément fondamental de mon processus de création.ans Le travail d'Aurélie Mathigot s'élabore entre l'idée du recouvrement et la nécessité d'observer le quotidien et de le retranscrire autrement. Chercher à se cacher, avoir besoin de s'isoler, de se laisser engloutir par la matière textile. Se questionner sur le temps qui défile, notion incontrolable pour l'individu. Figer la réalité dans une autre dimension de peur qu'elle nous échappe, activer de nouveaux medium, pour traduire cette inéluctable présence."

Aurélie Mathigot