« Je fabrique des mondes et je regarde s’ils fonctionnent ».
Cette formule de David Lynch pourrait illustrer la démarche artistique de La Fratrie.
La nouvelle série imaginée par le duo s’apparente à une déclinaison d’objets hybrides, dont la nature incertaine oscille entre sculpture, miniature et assemblage, et dont l’échelle introduit d’emblée une distance au réel en même temps qu’elle nous invite à nous rapprocher pour les observer de tout près. (…)
Manèges constitués d’un imposant assemblage de minuscules tasseaux de bois, ou bien pastiche architectural d’un casino (ou discothèque) de seconde zone faits de bouts de carton peints, ces constructions relèvent d’une certaine vétusté, ou pour le moins présentent un caractère précaire. Qu’elles s’enfoncent dans la vase, tombent en ruine, menace de s’écrouler, ou simplement laissent transparaître une forme d’érosion, d’usure du temps, elles semblent incarner les laborieuses tentatives de construction humaines, qui, malgré leur caractère parfois imposant, sont vouées à disparaître. Ces oeuvres surgissent ainsi comme de véritables Vanités contemporaines. Si « tout est vanité » comme le veut la célèbre formule de L’Ecclésiaste. (…)
Il semble que la tension créée par ces allers-retours permanents entre gravité et légèreté soit mise en oeuvre par un choix et un agencement précis des multiples objets miniatures qui agrémentent la surface de ces îlots. Leur caractère anecdotique est véritablement transfiguré par l’opération de choix compositionnels judicieux. Nous sommes pour ainsi dire face à un tableau en trois dimensions, où chaque élément plastique dialogue silencieusement avec les autres.
Cette force intrinsèque émanant des objets crée une atmosphère mystérieuse à la temporalité suspendue, qui n’est pas sans rappeler la puissance des objets dans les compositions de Vermeer, où l’inerte se charge à la faveur de sa Muta eloquencia d’une potentialité métaphysique. Ils se mêlent parfois à d’autres formes signes, des mots, qui prennent la forme d’enseignes et dont l’incursion crée un jeu sémantique. (…)
Ce feuilleté de sens complexes trouve son équilibre à-travers un jeu de déplacements, d’interférence, de conflits irrésolus entre surface et profondeur, et, in fine, entre monde matériel et monde spirituel. La surface de chaque îlot apparaît comme le plan de jonction entre deux mondes qui se répondent, se lient, se repoussent. Plutôt que de surface, c’est d’interface qu’il faudrait parler, car celle-ci présuppose un envers, un monde « souterrain », invisible mais tout aussi signifiant. Ce postulat d’un autre monde se révèle pleinement dans A last game, a last drink, a new life, où la surface, comme émaillée d’un bleu sombre et luisant, évoque les eaux troubles et mouvantes d’un marécage. Cette étendue incertaine agit comme un miroir dans lequel le monde du spectateur se reflète. Or, le casino apparaît comme sombrant dans les profondeurs de cette tourbe inquiétante, suggérant un espace autre, caché, invisible. On pense au miroir d’Alice, ou au ruban de Moebius : un renversement, un retournement du monde devient possible.
Olivia Wauquier.